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  • Lina Carmen
  • Auteur avant tout pour la jeunesse, mon roman "L'émeraude oubliée : l'évasion", tome 1 sort en juin 2014, avec les éditions La Bourdonnaye. Les deux autres tomes suivront fin 2014 et en 2015. J'écris aussi pour les adultes avec deux autres roman
  • Auteur avant tout pour la jeunesse, mon roman "L'émeraude oubliée : l'évasion", tome 1 sort en juin 2014, avec les éditions La Bourdonnaye. Les deux autres tomes suivront fin 2014 et en 2015. J'écris aussi pour les adultes avec deux autres roman

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24 septembre 2013 2 24 /09 /septembre /2013 14:26

Samedi 21 août

J’ai quitté Toulouse tôt ce matin pour une escapade bien méritée dans des lieux enchanteurs : le château de Mirambeau, non loin de Bordeaux. Ah ! Comme cette semaine a été difficile ! La cohue de fin de saison, la préparation de la nouvelle collection, l’étouffement estival d’une cité-cuvette… sans oublier le harcèlement incessant de mon luciférien de frère. Mais n’y pensons plus, je suis en week-end !

Délicieuse soirée qui a enchanté ma terne existence. Un ange a rayonné près de moi, j’ai décidé de capter son doux éclat. Ce soir, j’ai fait la connaissance de Claire De Montalabert. Jamais je n’avais rencontré un regard aussi pénétrant que le sien. En peu de temps, de ses prunelles envoutantes, d’un sourire espiègle et d’un mouvement sensuel, elle m’avait conquis… A quarante-cinq ans, l’ensorcellement de l’amour se fait toujours. Saurais-je la subjuguer ?

Lundi 23 août

Mon charmant week-end a pris fin trop tôt. Ce matin, j’ai repris le chemin de la routine parmi mes articles d’optiques. J’aime mon métier et je remercie mon paternel de m’avoir légué l’entreprise familiale, mais aujourd’hui… aujourd’hui je n’ai de pensées que pour Claire…

Son numéro trône en tête dans mon répertoire téléphonique. Devrais-je l’appeler ce soir ? N’est-ce pas trop tôt ?

Mardi 24 août

Je n’ai pas tenu ! A 23 heures, je l’ai appelée. Son sourire transparaissait dans sa voix. Nous avons échangé quelques banalités et promis de nous revoir le week-end prochain. Parisienne, elle doit faire une halte à Montpellier à deux heures de Toulouse, idéal pour la revoir. Nous avons décidé de nous retrouver à la Grande Motte, le cadre parfait pour des retrouvailles.

Ces perspectives ont enjolivé ma journée. Je riais pour un rien ! Même Albert, mon assistant, m’a jeté un œil interrogateur. D’ailleurs, depuis mon retour, il est plutôt froid et distant. Mais cela m’importe peu ! Il peut avoir tous les griefs du monde contre moi, rien ne pourra m’enlever le bonheur de connaître la plus belle des sirènes.

Mercredi 25 août

Je ne comprends plus Albert. Lorsque je lui ai dit que je serais de nouveau absent ce samedi, il s’est permis de me faire des remarques injustifiées. Selon lui, je pense davantage à mes week ends qu’à mon travail ! Il a même osé me reprocher « son » retard pour l’installation de la nouvelle collection dans les deux centres d’optiques ! Si je me souviens bien, c’était à lui de s’en charger. Il oublie que, même si j’en ai fait mon bras droit, il reste avant tout mon employé.

Mais je suis décidé à ne pas laisser ces tracas altérer ma bonne humeur. Vendredi soir, je ferai route pour Montpellier. A moi la plage en compagnie de la jolie Claire.

Jeudi 26 août

Je viens de comprendre l’exaspération d’Albert. Il m’a demandé s’il pouvait prendre quelques jours de congé la semaine prochaine. J’ai refusé, lui rappelant que nous avions encore beaucoup de travail avant la rentrée. Il s’est mis en colère, rétorquant qu’il était le seul à travailler. Il est sorti, m’abandonnant pour le reste de la matinée. Agacé, je n’ai eu de cesse de l’appeler sur son portable. Il n’a pas dédaigné répondre. A midi, laissant la boutique à Martine, je suis parti à sa recherche. Il n’était pas à son domicile. Mais en reprenant le chemin de mon commerce, je l’ai aperçu à la terrasse d’un café… en compagnie de mon frère ! Le mystère est résolu. Mon jumeau a décidé de monter mon meilleur employé contre moi. Dépité, je ne les ai pas approchés. Je me suis contenté de reprendre le travail. Comme toujours, je me sens désarmé face aux agressions sournoises de mon double. Que puis-je donc faire contre une langue venimeuse ? Il s’est toujours plu à salir ma réputation et à me faire passer pour le pire des monstres. Je n’ai plus qu’à espérer qu’Albert reprendra ses esprits.

Vendredi 27 août

Albert n’a pas reparu ni hier, ni aujourd’hui. Je crains le pire. Que vais-je faire pour mon rendez-vous avec Claire ? Je suis censé prendre le train pour Montpellier ce soir. Impossible. Je ne peux pas laisser Martine seule. J’ai bien essayé de récupérer un employé de la rue de l’Horloge pour le faire travailler ici, rue de Metz, impossible. L’un d’entre eux est en vacances à l’étranger. Ils ne seront que deux. Je n’ai pas le choix. Sans Albert, je dois rester.

Je n’ose appeler Claire afin de lui avouer ma défection. Va-t-elle comprendre ?

Lundi 30 août

Quel merveilleux week-end ! Finalement, j’ai pu me rendre à la Grande Motte. Albert a reparu samedi matin, sans explications. Il m’a juste dit qu’il avait été malade ! Je ne suis pas dupe. Je suis certain qu’il s’agit d’une machination pour gâcher mon week-end. Mon frère est encore derrière tout cela. Il n’a jamais manqué une occasion de me pourrir la vie.

Mais qu’importe, je me suis empressé d’attraper le premier train pour Montpellier. J’ai ainsi pu retrouver la douce Claire. Les mots sont trop pauvres pour décrire la magie de ces deux jours. C’est un ange tombé du ciel. Un ange rien que pour moi ? Je n’ose y croire ! Et pourtant, nous nous entendons tellement bien. Elle aime l’opéra, le bon vin, et surtout, les enfants. J’apprécie beaucoup sa discrétion et sa réserve. Bien qu’issue d’une famille aisée, elle reste simple et distinguée. Elle possède des valeurs rares qui font d’elle la femme rêvée pour porter mes enfants. Ah ! Voilà que je me surprends à imaginer ma vie auprès d’elle… Puis-je me permettre de l’avouer ? Je crois que je suis amoureux. Oui, c’est cela, je l’aime ! J’aime Claire De Montalabert.

Mardi 31 août

Mauvaise journée aujourd’hui. Mon frère s’est permis de me rendre une petite visite à la boutique. Je m’en serais bien passé. Sur un ton mièvre et condescendant, il s’est empressé de me poser une multitude de questions sur ma vie personnelle tout en faisant des insinuations désobligeantes. Je n’ai pu résister. Je n’ai d’ailleurs jamais su lui opposer aucune résistance. Encore une fois, son charisme et sa force de persuasion m’ont fait parler. Je lui ai avoué ma liaison avec Claire. Il a vite compris que je tenais à elle, je l’ai vu dans son regard. Je redoute la suite. Ah ! Comme je le déteste !

Je sais qu’il est prêt à tout pour me détruire. Il n’a jamais accepté que père m’ait choisi comme successeur à la tête de l’entreprise familiale. Est-ce ma faute si, à 18 ans, il a quitté la maison pour partir à l’aventure ? Cinq années sans aucune nouvelle. Mère ne l’a pas supporté. Elle est décédée sans revoir son fils. Lorsqu’il est enfin revenu, j’étais déjà le collaborateur de père, avant de prendre sa place, à l’heure de la retraite. Dès ce jour, il n’a eu de cesse de m’empoisonner la vie.

Je n’espère qu’une seule chose, c’est qu’il ne dise rien à père.

Jeudi 3 septembre

Claire mon amour, ces quelques phrases échangées au téléphone n’ont fait que raviver le souvenir du parfum de ta peau, du goût de tes lèvres, de l’étincelle de tes yeux azur. Comme tu me manques ! Depuis hier soir, je ne cesse de penser à toi. Quand nous reverrons-nous ? Je t’imagine, femme parisienne parcourant la capitale afin de délivrer ton amour et ta chaleur aux plus démunis.

Pendant ce temps, je me languis de toi…

Vendredi 4 septembre

Je crains le pire. Père veut me voir. Il ne m’appelle qu’en cas de nécessité absolue. Je ne vois qu’une seule raison : mon frère lui a parlé de Claire. Nul doute qu’il va exiger une rencontre afin de « l’évaluer ». L’une des plus grandes hantises de père est qu’une femme mal intentionnée me dépouille. Après tout, je suis le gardien de l’œuvre de sa vie. Il a tant travaillé pour me léguer les centres d’optique !

Je viens à peine de faire la connaissance de Claire. Mon frère ne me laisse aucun répit ! Comment pourrais-je la soumettre au jugement impitoyable de père ? Bien entendu si elle accepte de m’épouser, elle ne pourra s’y soustraire. Mais le plus tard sera le mieux.

Samedi 5 septembre

J’ai passé la soirée avec père. Quand je pense qu’il y a une semaine, jour pour jour, j’étais dans les bras de ma bien-aimée. Cette fin de semaine est bien misérable comparée à la précédente. Ainsi que je le redoutais, père m’a entretenu de ma relation avec Claire. Je n’ai pu échapper au flot ininterrompu d’interrogations indiscrètes. J’en suis ressorti complètement épuisé. J’ai répondu au mieux, ne lui donnant aucun espoir quant à une prochaine rencontre avec sa famille. Je sais que je n’y échapperai pas très longtemps. Je dois à tout prix éviter de revoir père. Quant à mon frère, il n’a pas hésité à faire acte de présence en fin de soirée, appuyant chaque dire de père, sur ce ton mielleux qu’il affectionne. Ses propos affectés et son visage hypocrite n’ont fait qu’attiser la haine qui étreint mon cœur.

Dimanche 6 septembre

Sombre dimanche où je n’ai fait qu’errer dans mon appartement, engloutissant toutes les sucreries de mon placard, paressant devant le petit écran… Je me sens si pitoyable. Pourquoi est-ce que je laisse toujours ma famille me dicter ma conduite ?

Même si je suis le premier fautif, le second n’est autre que mon frère. Mon jumeau de surcroit ! Sa présence me devient insupportable. Il pourrait disparaitre, je n’en ressentirai qu’un grand soulagement ! Disparaitre… Oui, ce pourrait être une solution.

Lundi 7 septembre

Tout est enfin prêt pour la nouvelle collection. Quel soulagement ! J’ai octroyé une semaine de congé à Albert. Je tiendrais la boutique avec Martine. Je redeviens donc un simple oculiste, le temps d’une semaine.

Je n’ai pas eu de nouvelles de Claire depuis deux jours. Il est vrai que j’étais trop mal en point pour décrocher le téléphone. Mais pourquoi n’a-t-elle pas appelé ? M’aurait-elle déjà oublié ? Ah ! Comme il est délicat d’entretenir une relation amoureuse à distance !

Je pose mon stylo et je l’appelle immédiatement.

Mardi 8 septembre

Claire va venir à Toulouse ! Elle m’a annoncé hier qu’elle avait pris ses dispositions afin de se libérer une dizaine de jours. Je n’ose y croire ! Ma bien-aimée ici, chez moi, pour plus d’une semaine ! Je suis agréablement surpris par son initiative. Partagerait-elle mes sentiments ? Oh ! Comme je l’espère !

Je suis décidé à lui déclarer ma flamme. Elle arrive vendredi soir. Je lui réserve une soirée romantique pour nos retrouvailles.

Quel dommage que je doive travailler toute cette semaine… Ce détail ne la dérange pas. Elle en profitera pour visiter la ville. Nous pourrons néanmoins partager nos déjeuners et passer nos soirées et nos nuits ensemble.

Mercredi 9 septembre

Je suis invariablement dans l’attente du jour béni, celui où je retrouverai mon amour, mon trésor, ma mie. En attendant, je poursuis mes activités machinalement, sans vraiment prêter attention à ce que je fais. J’ai l’impression de flotter. Je ne me suis jamais senti aussi léger ! Est-ce pour cette raison qu’on dit que l’amour donne des ailes ? Serait-elle mon âme-sœur ? Celle qu’un homme peut attendre toute une vie ? Ah ! Je me sens l’âme romantique…

Jeudi 10 septembre

Il est des circonstances où on revient vite sur terre. Pourquoi ne puis-je rester dans cet état de béatitude qui me rend si heureux ?

Tout a commencé ce matin, quand j’ai frôlé accidentellement la main de Martine. Elle s’est alors écriée, devant une cliente, que cela suffisait, que je devais arrêter de la harceler ! J’étais si abasourdi que j’en suis resté muet tandis qu’elle continuait à m’invectiver avant de disparaitre dans les toilettes. J’étais vraiment mal à l’aise avec la cliente, une dame âgée qui choisissait une monture. J’ai bien remarqué son regard, lourd de reproches, mais j’ai préféré l’ignorer et abréger sa visite. Lorsque j’ai voulu m’expliquer avec Martine, elle ne m’a pas laissé placer un mot. Elle m’a annoncé qu’elle prenait sa journée et qu’elle ne savait pas si elle reviendrait demain ! Mais qu’est-ce qui lui a pris ?

Vendredi 11 septembre

Aujourd’hui, j’étais seul à la boutique. J’ai appelé Martine à plusieurs reprises, lui laissant des messages mais elle n’a pas rappelé. Cette situation m’évoque étrangement ce que j’ai vécu récemment avec Albert. Mon frère serait-il derrière cette comédie ? Je me posais cette question quand il est apparu, un sourire pernicieux aux lèvres. Après un bref bonjour, il m’a tendu une feuille. C’était un arrêt de travail au nom de Martine ! Mes craintes étaient justifiées. Mon frère est aussi le médecin traitant de mon employée. Il m’a expliqué que Martine était une jeune femme extrêmement fragile et que beaucoup d’hommes profitaient de sa faiblesse. Son double langage m’a laissé de marbre. Bien que je n’aie su que répliquer, j’ai bien compris qu’il l’avait manipulée afin de la monter contre moi. Qu’avait-il bien pu lui raconter ? Que j’étais un charmeur invétéré et que je profitais de ma situation de patron pour abuser des femmes ? C’est bien là le genre de discours qu’il est capable de tenir. Quoi qu’il en soit, la suite fut plus angoissante. Il m’a demandé, sur un ton désinvolte, à quelle heure j’allais chercher Claire à la gare. Surpris, j’ai bafouillé, hésitant à lui révéler l’information. Mais qu’importe, il a eu ce qu’il voulait : il m’a terrifié. Ma soirée est bel et bien gâchée. Je vais passer mon temps à redouter une initiative indécente de sa part.

Samedi 12 septembre

Je ne peux dormir. Je continue de ressasser les derniers événements. Je devrais être heureux de me retrouver aux côtés de ma tendre Claire, mais je ne le peux. Je vis constamment dans la hantise d’une action malhonnête de mon frère. Son but ultime est de détruire ma vie. Ma décision est prise : je dois me débarrasser de lui.

J’ai bien réfléchi, seule sa mort me soulagerait. S’il disparait à jamais, je pourrais épouser Claire sans aucune inquiétude. J’aurais enfin la vie de famille que j’ai tant espérée. Mais comment puis-je m’y prendre ? J’ai bien lu quelques polars dans ma jeunesse, mais je reste un novice en la matière. La seule chose que j’ai retenue, c’est qu’il faut trouver le plan irréprochable pour un crime parfait. A mon sens, l’idéal est de faire disparaitre le corps.

Sans corps, pas de crime.

Mais comment fait-on pour détruire complètement un homme d’1m85 et de 90 kilos ? J’ai besoin de faire quelques recherches sur le sujet.

Pour le moment, Claire est là, reine sublime dormant paisiblement à mes côtés. Je vais essayer de profiter de ces instants de bonheur.

Lundi 14 septembre

Je profite de mes insomnies chroniques pour continuer ma réflexion autour de la disparition de mon frère. J’ai également réalisé qu’il ne suffisait pas de détruire le corps. Il faut aussi que je fasse croire à sa fuite à l’étranger, sinon la police va le rechercher activement. Il ne devrait pas être impossible de faire admettre sa désertion du foyer pour une escapade amoureuse. Son infidélité est de notoriété publique depuis longtemps. D’ailleurs, il a certainement une aventure avec Martine. Sinon, comment aurait-il eu autant d’emprise sur elle ?

Je suis également impressionné par la désinvolture des internautes sur les forums. Ils parlent de la manière de se débarrasser d’un corps avec une franchise troublante. Ils ont beau affirmer qu’ils n’ont jamais tué personne, leurs propos sont suffisamment précis pour laisser planer le doute. Je ne dois pas être le seul à me retrouver dans cette situation.

J’ai donc déterminé six façons de se débarrasser d’un cadavre :

Le donner en pâture aux porcs. Ils sont assez voraces pour tout broyer et digérer. Seuls les dents et les cheveux leur sont indigestes. Je pourrais toujours raser la tête et brûler les cheveux. Quant aux dents, il faudrait que je les récupère dans les excréments des porcs.

Dissoudre le corps dans de l’acide caustique, pendant au moins 96 heures.

Jeter le corps dans la mer ou un lac, avec suffisamment de poids pour qu’il ne remonte pas. Il faut l’alourdir de trois fois le poids du corps.

Trouver un chantier en construction, laisser le cadavre dans une dalle et couler du béton dessus.

Trouver le moyen d’utiliser un crématorium pour brûler le tout.

Enterrer le corps dans un cimetière. Choisir une ancienne tombe afin que le mort soit suffisamment décomposé pour laisser de la place à mon cadavre.

J’avoue qu’il me serait très difficile, vivant en ville, de trouver un troupeau de porcs. Je pourrais toujours essayer de jeter le corps dans la Garonne. Trouver un chantier en construction me semble assez complexe. L’idée du crématorium ou du cimetière me paraît plus plausible.

Je remarque qu’il faut beaucoup de temps pour planifier un meurtre. Je n’ai même pas encore réfléchi à la manière dont j’allais le tuer ! Pour l’heure, je vais essayer de regagner les bras de Morphée. J’ai besoin de repos : demain, je demande la main de Claire.

Mercredi 16 septembre

Je n’en reviens pas, Claire a dit oui ! Nous ne nous connaissons que depuis quelques semaines, et pourtant, elle n’a pas hésité ! Je suis le plus heureux des hommes !

Enfin presque. Reste une ombre au tableau : mon frère. Accompagné de son épouse, il nous a rendu visite aujourd’hui. Il désirait « faire la connaissance de la fiancée d’Abel » et lui souhaiter « la bienvenue dans la famille ». Quel hypocrite ! J’ai bien saisi le but de ses propos : charmer ma future.

D’ailleurs, Claire était surprise que je ne lui aie jamais parlé de mon frère jumeau. Que pouvais-je rétorquer ? Mon frère présent, je n’ai pas su aligner deux phrases. Malheureusement, Claire, dans sa bonté si naturelle, leur a proposé de dîner avec nous. J’ai donc dû passer ma soirée à supporter les manœuvres de ce serpent sournois, ainsi que le visage crispé et déprimé de ma belle-sœur. Claire m’a demandé pourquoi elle était si triste. Je n’ai pas osé lui avouer que, vivre avec mon frère, c’est déjà se trouver en enfer. J’ai donc inventé une dépression passagère.

Il faut vraiment que je l’élimine au plus vite. Je sens qu’il ne va pas tarder à lancer son poison mortel. Mais comment le tuer ? Je n’ai pas d’armes. Un coup sur la tête ? Il faudrait qu’il soit assez précis pour qu’il meure immédiatement. La noyade ? Cela signifie qu’il me faudrait être aussi fort que lui, ce qui n’est pas si évident. Idem pour l’étranglement ou l’étouffement. Un coup de couteau dans le cœur ? Je pense avoir assez de rage pour y arriver. Mais je n’ai pas envie de me tacher. Je préfère une mort qui ne fasse pas couler trop de sang. Le poison ? Je me souviens d’avoir lu que le poison est souvent l’arme d’une femme. Je ne vois pas pourquoi la gent féminine aurait le monopole du poison ! Après tout, Néron est connu pour avoir empoisonné tout son entourage.

Demain, je ferai quelques recherches sur les poisons.

Jeudi 17 septembre

Aujourd’hui, j’ai obtenu quelques renseignements sur les poisons. Je n’ai retenu que quatre propositions :

La mort au rat, facile à se procurer.

L’arsenic, le poison le plus courant mais très difficile à trouver. Il parait que les noyaux d’abricot en contiennent. Broyé et mélangé à une préparation sucrée, cet arsenic est difficile à déceler.

Les insecticides, comme le Phosdrin qui, malheureusement, ne se vend pas au supermarché.

Les champignons mortels. Mais comment en obtenir hors saison ?

 

Outre le poison, j’ai pensé à d’autres méthodes d’assassinat :

Chute mortelle dans un escalier ou par une fenêtre.

Electrocution.

Mort par overdose. 

Finalement, l’une de ces trois formules me semble plus réalisable que le poison. Il faudrait que je me décide enfin. Le temps presse ! Mon frère se rapproche de plus en plus de Claire. Demain après-midi, il doit l’emmener visiter Airbus.

Vendredi 18 septembre

Je ne comprends pas. Claire n’est pas venue me chercher à la boutique. Lorsque je suis rentré chez moi, elle n’y était pas. Ses affaires non plus. J’ai appelé sur son portable. Elle n’a jamais décroché.

Que lui a dit mon frère ? Quand je l’ai appelé lui aussi, afin d’avoir des explications, il m’a annoncé, avec un naturel écœurant, que Claire m’avait quitté. J’ai eu beau lui demander les raisons de son départ, il m’a juste répondu sur un ton évasif que Claire est une femme honnête, attachée à des principes dont elle ne peut déroger, même pour l’amour d’un petit opticien comme moi… Que voulait-il dire ? Ne me laissant pas une seconde pour répliquer, il a continué en ajoutant que je ne méritais pas une épouse comme Claire. Selon lui, je n’ai pas été capable de la retenir, encore moins de l’épouser !

Ne serais-je donc qu’un perdant ? Incapable de tenir tête à mon frère et encore moins de rendre une femme heureuse ? Désespéré, j’ai raccroché.

Je souffre atrocement. Pourquoi m’a-t-il fait cela ? Pourquoi Claire a cru à ses mensonges ? Suis-je si détestable ? Oui, je dois l’être. Comment ai-je pu croire qu’un ange comme Claire pouvait m’aimer ? J’ai été si stupide ! J’ai envie de tout oublier. Oublier cette douleur sourde qui enserre ma poitrine, oublier le regard envoûtant de Claire, oublier jusqu’à ma propre existence. Ne plus rien ressentir, oui, c’est cela la solution. J’ai d’ailleurs le meilleur des traitements : le whisky.

Jeudi 24 septembre

Mon très cher frère. Te voilà enfin sous terre. J’ai eu quelques difficultés, il est vrai, à te faire disparaître. Mais comme tout le monde le sait, je suis particulièrement patient. J’ai attendu le bon moment. Attendu que tu tombes éperdument amoureux. Ensuite, les choses ont été très simples. J’avais gardé des photos compromettantes d’une soirée bien arrosée. Je n’ai eu qu’à les montrer à ta fiancée en lui faisant croire qu’elles étaient récentes. Ta réputation faite, elle n’a eu qu’une seule envie, t’abandonner. La suite a été encore plus aisée. Face à ton désarroi, je t’ai prescrit un anxiolytique que tu n’as pas voulu. Mais l’ordonnance était faite sous tes yeux et plus tard, je me suis fait passer pour toi à la pharmacie. C’est si simple quand on est jumeaux ! J’ai laissé tout cela chez toi, en évidence après ta mort. La police a tout retrouvé. Tu avais avalé une grosse dose de médicaments et personne n’était là pour te venir en aide… Enfin presque, puisque c’est moi qui t’ai administré la bonne dose dans ta tisane du soir, à ton insu. Il faut dire que tu étais si désespéré que ta garde était relâchée. La police m’a bien interrogé, mais qui soupçonnerait un frère éploré ? Je me suis bien gardé de montrer à quiconque la haine que tu m’inspirais. Haine qui était d’ailleurs réciproque à ce que j’ai pu lire ici. Tu as désiré ma mort ? Tu pensais que le crime parfait, c’était faire disparaître le corps, mais tu te trompais. Le crime parfait, c’est faire croire à un suicide. As-tu oublié que le frère qui se fait assassiner, c’est toujours Abel ? 

De Lina Carmen 

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Published by Lina Carmen - dans Nouvelle
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4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 21:03

Voici une nouvelle que j'ai écrite pour Mina. D'ailleurs, je vous conseille de visiter son blog : C'est par ici !!

 

D’énormes masses de fumée noirâtre envahissaient le ciel.  Le bois craquait sous la chaleur, les flammes léchaient avidement les écorces centenaires. Les feuilles crépitaient avant de disparaître. Insectes, mammifères et oiseaux tentaient désespérément de fuir ce monstre goulu qui finissait pourtant par les avaler entièrement. La destruction et la mort étaient inévitables.

Les hommes s’étaient dispersés afin de ne pas suffoquer sous les exhalaisons mortelles. Le chef des travaux admirait son ouvrage. La forêt partait en fumée et c’était tant mieux. Bientôt ils auraient la place nécessaire pour cultiver du soja. Il avait travaillé vite et bien. Il pouvait espérer une belle prime. Il rêvait déjà aux billets verts qu’il tiendrait très vite entre ses doigts.

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Mathias leva les yeux vers la canopée. Seule une faible lumière traversait l’épais manteau de verdure pour effleurer le sol. Cette forêt primaire était des plus passionnantes pour un botaniste comme lui. Il y avait là des milliers de variétés inconnues ! Une vie entière ne lui suffirait pas à étudier ne serait ce qu’un mètre carré de la forêt amazonienne. Il travaillait ici depuis trois semaines et il ne cessait de s’émerveiller devant tant de richesses.

Mais ce n’était là que le commencement de son étonnement.

Un matin, son équipe et lui entamèrent une marche dans un territoire inexploré afin de poursuivre leurs recherches. Leur guide, un amérindien,  les conduisait à travers la végétation luxuriante. Juste derrière lui, se tenait Judith, une jolie blonde originaire du nord de la France que Mathias avait connu à la fac. Ils avaient étudié la botanique ensemble. Mais bien que Mathias se sente irrésistiblement attiré par Judith, cette dernière ne lui manifestait qu’un intérêt sommaire, se concentrant uniquement sur les plantes. Il faut dire que Mathias n’était pas d’une beauté époustouflante et il comprenait que son nez crochu, ses cheveux crépus et son manque de musculature pouvaient rebuter les jolies femmes. Il espérait tout de même que leur intérêt commun ferait naître, avec le temps, des sentiments profonds dans le cœur de la belle Judith.

Ils marchaient tous trois depuis deux bonnes heures quand l’amérindien stoppa.

—It’s a good place.

Tous trois parlaient un anglais approximatif, mais c’était la seule langue qu’ils avaient en commun avec l’amérindien. Ils dressèrent le campement. L’heure du déjeuner approchant, ils en profitèrent pour faire réchauffer quelques aliments. Tout en mangeant, Judith remarqua :

« Tu as vu Mathias ces plantes grimpantes ? Je n’en ai jamais vu de telles ! Je te propose de commencer par observer celles-ci après le déjeuner. Je sens qu’on va prendre des clichés formidables ! »

Judith était au comble de l’exaltation. Ses yeux, d’un bleu azur, brillaient d’excitation. Mathias adorait l’observer. Il avait beau découvrir les plantes les plus fascinantes au monde, il préférait la contemplation de la séduisante botaniste.

Ils passèrent toute l’après-midi à l’observation de plantes inconnues. C’est à la nuit tombée, que l’imprévu se manifesta.

Les deux hommes partageaient la même tente tandis que Judith occupait seule la seconde. La forêt recelait de nombreux bruits. Les animaux entamaient une cacophonie tonitruante à force de cris, croassements, mélopées ou sifflements. La journée, la faune sauvage semblait moins bruyante mais dans le silence de l’inactivité et l’obscurité de la nuit, l’agitation animale se faisait davantage entendre. Au bout de nombreuses nuits dans ce tumulte, nos deux français avaient fini par s’y habituer. Leur sommeil n’en était que plus paisible.

Mais cette nuit là, un bruit étrange, indicible, laissa Mathias perplexe. Ce fut tout d’abord un long sifflement strident qui fendit l’air. Le fond sonore sembla s’en contrarier. Un silence inhabituel s’installa pendant quelques secondes. Puis, un bruissement d’ailes balaya les environs. Il semblait à Mathias, qui écoutait attentivement, qu’un milliers d’insectes les environnaient, battant des ailes énergiquement. Progressivement, ce bruit s’atténua. Débuta alors une autre sorte de concert, cette fois fait de notes de… musique ! Oui ! C’était bien ce qu’entendait Mathias, des notes de musique ! Il avait suffisamment de notions musicales pour remarquer que ces sons produisaient bien une mélodie. Elle n’avait rien à voir avec le chant d’un oiseau, qui s’évertue à répéter inlassablement les mêmes notes. Non, c’était un vrai concert.

Intrigué, Mathias se décida à jeter un œil dehors. L’amérindien le suivit, troublé lui aussi.

Le spectacle les étonna grandement.

A travers l’obscurité profonde de la forêt, un millier de lumières bleutés scintillaient à la manière de lucioles. Epoustouflé, Mathias s’approcha des lueurs les plus proches. Il s’aperçut avec stupéfaction qu’il s’agissait d’insectes. D’énormes insectes de la taille de sa main qui jouaient de leurs antennes une douce musique. C’était magnifique. Il n’avait jamais rien entendu d’aussi beau. Une musique majestueuse, digne des plus grands virtuoses.

« Qu’est ce que c’est ? »

Mathias se retourna. Judith l’avait rejoint tandis que l’amérindien, ébahi, restait à l’entrée de la tente.

L’orchestre stoppa soudainement. Ils avaient découvert leur présence. Un long sifflement retentit du fond de la nuit. Les insectes s’affolèrent. Dans un tourbillon démentiel, ils se mirent à virevolter autour des trois aventuriers.

Apeurés, ils se couchèrent au sol, entourant leur tête de leurs bras. La musique avait disparu. Ce n’était plus qu’un infernal bruissement d’ailes qui résonnait à leurs oreilles.

Au bout de nombreuses minutes, les insectes se dispersèrent. Le calme revint, avant de laisser la cacophonie habituelle reprendre de plus belle.

— Mais c’était quoi ces bestioles ! s’exclama Judith.

— J’en sais rien, lui répondit son compagnon. Mais c’était étrange. Tu as entendu ? C’était de la vraie musique ! Comme…

— Comme un concert ! Oui, c’est surprenant, pour des insectes…

Ne sachant que penser, ils ne trouvèrent d’autres solutions que de retourner se coucher. Aucun d’entre eux ne sombrât dans le sommeil.

Dès les premières lueurs de l’aube, l’amérindien s’affaira énergiquement. Il emballait ses affaires. Il fit comprendre à ses deux compagnons qu’il ne désirait pas rester ici une nuit de plus. Mathias et Judith n’avaient aucune envie de partir. Leur curiosité scientifique avivée, ils voulaient en apprendre plus sur ces étranges insectes.

Ils restèrent, l’indigène partit. Il leur avait promis de revenir les chercher dans une semaine.

La nuit suivante, Mathias et Judith se préparèrent à recevoir les insectes musiciens. Ils espéraient que leur présence ne les avait pas fais fuir définitivement. Ils avaient démonté leurs tentes, camouflés leurs affaires et préparés caméras et appareils numériques.

Cachés sous des branchages, ils attendirent l’arrivée des virtuoses. Ils ne furent pas déçus. Fidèles à leur rendez-vous noctambule, la nuée de musiciens s’installa parmi des arbres. Il sembla à Mathias et Judith que ce petit coin de forêt formait une sorte de salle de concert où ils se retrouvaient chaque soir afin d’ouvrir le rideau sur un spectacle musicale.

Et quel spectacle ! Il fut différent du premier.

Une multitude de notes s’éleva jusqu’aux frondaisons avec vivacité, évoquant diverses couleurs vives. Les battements de cœur de Mathias et Judith s’accéléraient au rythme de la musique. Au moment fatidique où les notes se faisaient plus douces, ils en oublièrent presque de respirer, retenant leur souffle. Soudain, la mélodie se fit plus vibrante pour retomber, plus émouvante. Cette mélopée saccadée suggérait un cœur qui bat, des poumons qui respirent, des jambes qui courent, bref, toute une vie en mouvement. Ils étaient si stupéfiés qu’ils en oublièrent de prendre des photos et de surveiller la caméra. Elle tournait seule.

Au bout de plusieurs heures, les insectes conclurent leur spectacle par une majestueuse fin qui les laissa sans voix. Puis un long sifflement retentit, les insectes s’envolèrent et la vie reprit.

Ce fut ainsi chaque nuit pendant toute la semaine. Mathias et Judith étaient aux anges, ils en oublièrent les plantes.

Puis, l’amérindien revint et il fallut rentrer.

Une  profonde tristesse emplit leur cœur à l’idée de quitter cet endroit enchanteur. Mais d’un autre côté, ils avaient hâte de faire part de leur découverte et de revenir avec un entomologiste.

Tous deux avaient longuement discuté de cette expérience. Ils restaient persuadés que ces insectes étaient dotés d’une intelligence quasi humaine. En six nuits, ils avaient bénéficié de six concerts différents. Chaque mélodie était unique. Ils désiraient en apprendre plus sur ces musiciens ailés. D’où venaient-ils ? Possédaient-ils un langage ? Pourrions-nous communiquer avec eux ? Apprenaient-ils la musique où était-elle innée ?

Une fois à Paris, ils mirent trois mois à convaincre l’un de leur collègue à les suivre et à préparer la nouvelle expédition. Malgré les preuves numériques, on doutait de leur découverte. Lorsqu’ils annonçaient à leurs amis scientifiques qu’ils avaient rencontrés des insectes musiciens qui chaque soir donnaient un concert mémorable, on leur riait au nez. Quand bien même ils leur présentaient l’un de leur film, ils entendaient rétorquer : « Mais qui vous dit que cette musique est produite par ces insectes ? » « Moi je ne vois rien d’extraordinaire ! Juste une bande d’insectes fluorescents ! » « A coup sûr, vous n’étiez pas loin d’un campement où chaque nuit, on y écoutait « radio classique » grâce à un groupe électrogène ! » «  Bah ! Tout ce vert vous aura monté à la tête, à moins que ce ne soit la boisson locale ! »

Ils étaient écœurés. Ils n’eurent qu’une envie, emmener d’autres personnes pour prouver leur dire. Mais ils n’avaient que Teddy, un vieil entomologiste qui les suivaient par ennui. Proche de la retraite, il en avait assez de son métier. Il avait perdu toute passion pour les insectes depuis la mort de sa femme… A vrai dire, il était plutôt dépressif. Son témoignage aurait-il du poids ? Il restait une solution : ramener l’un de ces insectes en espérant qu’il se lancerait dans un solo…

C’est donc avec un mince espoir qu’ils retournèrent en Amazonie.

A leur arrivée, toute espérance s’envola.

Ce n’était que ruine. Ces grands arbres majestueux dont le feuillage touffu filtrait la lumière n’existaient plus. Ils étaient réduits en un amas calcinés, le bois mort éparpillé sur le sol, comme une immense flaque de sang noir. De fines particules de cendre flottaient dans l’air. Les animaux avaient disparus. Certains avaient succombés sous les flammes. Ils avaient retrouvé le corps brûlé d’un grand singe.

Mathias regarda Judith. Elle pleurait. De grosses larmes lui dessinaient des coulées de poussière sur les joues. La cendre les recouvraient tous. Les restes de cette somptueuse forêt, qui avait vécu durant des millénaires, avait sombré. Maintenant, elle leur collait à la peau, morte. Des restes de centaines de vie animale et végétale sur leur corps, leurs cheveux, leurs vêtements…

Tous ces trésors à jamais envolés… Et les insectes musiciens, avaient-ils survécu ? Comment les retrouver ? La forêt était si grande, et les pilleurs de territoire si acharnés…

Il n’y eut que Teddy pour s’exclamer :

« Et ben, ce sera pas pour ce soir le concert ! 

De Lina Carmen



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14 mars 2012 3 14 /03 /mars /2012 17:16

    Chapitre 1

 

Les nappes de brouillard encerclaient les immeubles de leurs bras blanchâtres. La lumière du soleil ne parvenait jamais jusqu’aux fondations de ces tours de bétons qui masquaient la couleur du ciel. C’était ainsi depuis plusieurs générations. Mornia était une ville parmi tant d’autres. Enfin, c’est ce que croyait les habitants car un large et haut mur barrait toute fuite. Personne n’en était jamais sorti. On apprenait dans les salles de classe que la vie, en dehors des villes, y était dangereuse. Aucun professeur n’était capable d’expliquer quel danger pouvait les guetter, mais une chose était sûre, tenter l’expérience, c’était courir vers une mort certaine. Yan savait tout cela mais il ne s’en préoccupait guère. Jeune lycéen de dix-sept ans, il rêvait plutôt à la vie que devait mener ceux qui habitaient au sommet des immeubles. Car les choses étaient organisées ainsi, les pauvres vivaient dans le « smog » des bas-fonds et les riches, qui ne représentaient qu’un dixième de la population, résidaient dans le confort luxueux des lointaines hauteurs. Après les cours, il avait prit l’habitude de traîner dans un bar où l’on pouvait dégoter tout ce que l’on désirait : alcool, cachetons, poudre, littérature dissolu… Un endroit où jeunes et vieux cherchaient à oublier la noirceur de leur existence dans la somnolence des stupéfiants. D’un naturel taciturne, il avait peu d’amis et c’est seul qu’il poussa la porte de l’antre aux vapeurs d’éther. Il commanda une bière. Il aimait sa robe miel surmontée d’un col de mousseline blanche et son goût amer qui lui piquait la langue. Il n’avait qu’un défaut à lui reprocher : sa légèreté. Son alcool modéré ne l’étourdissait pas suffisamment. Dès qu’il le pouvait, il y rajoutait un « cacheton » bleuâtre qui déliait ses substances euphorisantes dans un bruit de médicament effervescent. Malheureusement, ce rêve bleu coûtait une petite fortune et ce soir, il devait se contenter d’une seule et unique bière. Déçu, il se tourna vers les danseuses nues qui se trémoussaient sur une musique tapageuse, espérant que ce spectacle lui ferait oublier cette piètre réalité. 

« Pas encore shooté ? » 

Yan leva les yeux vers la source de ces quelques mots. C’était une fille de son âge, emmitouflée dans une cape grise élimée. Face à son regard interrogateur, elle lui expliqua : 

— Les autres soirs, t’étais plutôt dedans. 

Ouais, mais la tune me manque. On se connaît ?  ajouta t-il en fronçant les sourcils. 

— De vue. Mais souvent, tu captes pas grand-chose alors je crois pas que tu m’es remarqué. Moi, c’est Sonia. 

Yan. 

—Salut Yan.  

Un silence s’installa entre eux pendant lequel Sonia cherchait quelque chose à ajouter tandis que Yan la dévisageait avec assiduité. Comment avait-t-il fait pour ne pas remarquer un visage comme celui-là ? Angélique. C’était le mot qui lui venait. Il ne savait pas à quoi pouvait bien ressembler un ange, mais ces yeux d’un vert pétillant, cette peau blanche aux teintes rosées, ce sourire aux lèvres garances…Tout était d’une profonde beauté qui lui fit chavirer le cœur. 

—Toi aussi tu aimes les « Danny Dog » ? lui demanda-t-elle en lui désignant le bracelet qu’il portait à l’effigie du groupe de rock. 

Oui, eux au moins, ils font de la vraie musique. Ça déchire ! 

— D’accord avec toi. Le guitariste, Norman Sheppman est un génie ! ajouta Sonia. 

Quand il attaque son solo, c’est mortel ! Au fait, tu veux une bière ? pensa-t-il à demander. 

—Non, j’en ai déjà descendu une.  

Yan fut soulagé car dans son élan, il avait oublié qu’il n’avait plus un centime. Admiratif, il ne pouvait s’empêcher de scruter le visage séraphique de Sonia. Gênée, elle commençait à rougir. Cet excès de couleur ne rendait sa contemplation que plus attrayante. 

—Tu veux faire un tour ? demanda Yan. 

— Où ça ? 

—On pourrait aller au Music Hall.

Le Music Hall ? C’est où ? questionna Sonia. 

— Tu connais pas le Music Hall ? Bon, d’accord, ça vaut pas les « Danny Dog » mais eux, ils jouent que devant les friqués. Tu viens d’où ? 

— Oh… je suis pas vraiment du coin. 

— Ouais, faut vraiment être de loin pour pas connaître le Music Hall. Tous les lycéens connaissent, ajouta Yan, curieux de comprendre la raison de cette ignorance. 

Sonia sentait bien qu’il attendait une explication. Mais elle le connaissait à peine… Comment lui faire confiance ? Une partie d’elle, séduite par la désinvolture de Yan lui disait de tout lâcher, tandis que l’autre, plus raisonnable, lui ordonnait de se taire. Finalement, ce fut des circonstances extérieures qui lui dictèrent la conduite à tenir. Un couple hilare tituba sur Sonia qui faisait face à Yan, ce denier étant adossé au bar, son verre à la main. Sous l’impact, Sonia se retrouva projeté sur Yan qui lâcha sa bière pour rattraper la jeune fille. Le verre éclata en plusieurs morceaux et le liquide doré s’étala à leurs pieds tandis que les deux ivrognes, responsables de tout ce désordre, s’éloignaient en riant de plus belle, sans un mot d’excuse. 

—Désolé, s’excusa Sonia tout en rougissant davantage au contact des mains masculines. 

Et voilà, plus de bière, remarqua Yan en baissant les yeux. Mais, c’est quoi ce truc ?  

Il la lâcha pour ramasser un cylindre de la taille d’un crayon. 

« C’est à moi ! » s’écria Sonia en le lui arrachant des mains pour le ranger rapidement dans une poche en dessous de sa cape. 

« J’ai déjà vu ça, déclara Yan. C’est une clé électronique. Comment t’as eu ça ? Seul les flics et les friqués en ont. Soit tu l’as volé, soit t’es une friqué. J’crois pas que les flics embauchent si jeune. » 

Sonia était embarrassée. Elle n’aimait pas mentir et puis…Yan lui plaisait. Elle avait envie de lui faire confiance. Elle plongea son regard dans le sien, lui sourit et s’exclama : 

— Comme ballade, j’ai mieux à te proposer. Un endroit où t’as jamais mis les pieds. 

Un endroit où on ouvre les portes avec ta clé magique ? demanda Yan avec espoir. 

—Oui, murmura t-elle dans un souffle. 

Yan la suivit dans le dédale des rues jusqu’à un ascenseur. Ces derniers étaient beaucoup moins nombreux que les tramways qui transportaient la populace de façon horizontale. Ils attendirent, à l’abri des regards, que les environs soient dégagés. Quand la voie fut libre, ils se précipitèrent sur la porte close. Sonia appuya sa clé sur le cercle métallique. Un bip précéda l’ouverture et ils s’y engouffrèrent.  L’engin s’éleva. La porte vitrée leur permettait d’apprécier le voyage. Rapidement, ils dominèrent les vapeurs grises et entrevirent les balcons qui surplombaient le brouillard. Ils étaient déjà dans le domaine des riches. Ces résidences de grand standing étaient garnies de baies vitrées qui, le jour, laissaient entrer une flamboyante luminosité. Des ponts reliaient les immeubles entre eux et les Autoélectres, des voitures électriques, assuraient le transport. Une fois sorti de l’ascenseur, Yan ne pu s’empêcher d’admirer la propreté et le silence des lieux. A cette heure de la nuit, peu de monde déambulaient sur les routes suspendus et ils purent circuler à pied sans aucunes difficultés.  Enfin, ils arrivèrent à destination. Sonia l’avait emmené au plus haut d’une tour. Même les friqués n’avait pas le droit d’accéder aux toits des immeubles. Mais Sonia recelait d’ingéniosité pour trouver des accès aux lieux interdits. A croire qu’elle faisait ça toutes les nuits. Ils dominaient toute la ville. Lorsqu’ils baissaient les yeux, ils avaient l’impression d’être suspendu au-dessus des nuages. Aucun son ni aucun visuel ne parvenaient du sol. A moins de s’y frotter, on ne pouvait soupçonner l’agitation qui s’y déroulait. Au loin, ils apercevaient les lumières des ponts et des routes. Mais au-delà, c’était le noir complet. 

« Dans quelques heures, le jour va se lever. Je te propose d’attendre. Il y a quelque chose que tu dois voir », lui proposa Sonia. 

Ils employèrent leur temps à faire connaissance. Sonia lui expliqua en toute franchise qu’elle habitait ici, dans le quartier des « friqués » comme les gens d’en bas les appelaient. Eux, disaient, avec beaucoup d’arrogance, qu’ils étaient les intellectuels, les têtes pensantes de l’humanité et que sans eux, les gens d’en bas ne pourraient survivre. C’était l’ennuie qui l’avaient décidé à braver les interdits pour découvrir la vie d’en bas. Elle ne s’attendait pas à y rencontrer une telle misère… Yan lui raconta combien il s’ennuyait lui aussi et qu’il espérait quelque chose de mieux…mais quoi ? Et où ? Peut-être ici, chez les friqués. Mais il n’y avait aucun moyen de gravir les échelons. La fraîcheur de la nuit les surpris et Sonia étala sa cape sur les épaules de Yan pour se pelotonner contre lui. C’est ainsi qu’ils contemplèrent le lever du soleil. Yan n’avait jamais vu le soleil et encore moins ce qui allait suivre… Ce fut une mosaïque de couleurs qui se déballa doucement à leurs yeux. Une boule orangée encerclée de rayons dorés émergea tout d’abord de la noirceur de l’horizon. Puis, une palette de jaune, de rose et de rouge éclatèrent successivement autour d’un soleil qui s’éclaircissait progressivement pour atteindre un jaune étincelant. Petit à petit, le luminaire resplendissant prenait de la hauteur tandis que les couleurs s’effaçaient pour laisser place à un bleu foncé qui vira délicatement vers un bleu plus tendre. Yan était stupéfié devant tant de beauté. Il n’avait jamais vu autant de couleurs de sa vie. Sonia l’observait du coin de l’œil, amusée devant son air béat.  Mais ce ne fut pas tout. Car lorsque le jour se fit plus clair, Yan vit au-delà du mur, au-delà des immeubles. C’était tout un monde qui s’ouvrait à son regard. Un monde où le vert était Roi. Un monde fait d’arbres, de buissons, d’arbustes, d’herbes, de fleurs… Ils n’en avaient qu’un aperçu lointain, mais ce tapis de verdure luisant sous un ciel coloré resta gravé dans leurs mémoires. A partir de ce jour, il n’espéra qu’une seule chose, atteindre cet océan émeraude.

Emeraude-copie-1.jpg

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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 19:54

Vous pouvez enfin réserver mon recueil de nouvelles de science fiction : "Reflets de miroir". Il est à 8 euros, les frais de port à 2,40 euros pour la France et 4,10 euros pour la Suisse.

Envoyez-moi un mail : linacarmen@voila.fr pour faire votre réservation et me spécifier votre mode de paiement : chèque ou paypal. Je ne donnerai mon adresse postale que par mail, en message privé.

Dés que j'ai une vingtaine de réservations, je lance l'impression. Sinon, je vous laisse jusqu'au 1er avril et j'en imprime moins.

 

Voici un résumé :

« Reflets de miroir » regroupe trois nouvelles autour du thème de l’apparence, de notre relation à notre corps ainsi que le regard que nous portons sur nous-mêmes. Lina Carmen utilise ainsi la science fiction pour nous faire réfléchir sur la construction de notre identité.

A Mira, le ministère de l’esthétisme règne en maître. Les adolescents sont bien obligés de travailler pour obtenir l’argent nécessaire à leur chirurgie esthétique. S’ouvriront alors pour eux les portes de l’université et du monde du travail. Bien entendu, tout le monde n’est pas prêt à se soumettre…

Dans l’univers de Vera Kops, on veut aussi lui imposer un physique et un destin tout tracés. Deviendra-t-elle cette grande star désirée par son père ? Où suivra-t-elle sa propre voie ?

Quant à Mireille Derroga, sa vie s’est arrêtée le jour où sa fille est décédée dans un accident. Boulimique, son corps reflète son état d’âme. Mais elle aura l’opportunité de se retrouver face à un « autre moi ». Une Mireille dont les décisions auront été bien différentes…"

N'hésitez pas ! C'est un travail de qualité, je vous défends de trouver des fautes d'orthographe dans mon recueil ! J'ai un correcteur scrupuleux. (ça vaut mieux car c'est pas mon fort...)

 

A très bientôt !

 

LinaP1060099

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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 21:00

Entre le travail, ma formation et l'écriture de mon roman, j'ai pris le temps d'écrire cette petite nouvelle qui me trottait dans la tête. Je ne lui ai pas encore trouvé de titre. Dites-moi ce que vous en pensez !

 

fantastique9

 

 

Le centre des voyages passés formait une immense boule cristalline auréolée de lumière. Décidemment, dés que l’argent affluait, l’homme ne pouvait se contenter de simples locaux, il lui fallait du grandiose, rien que du grandiose.

L’intérieur était à la hauteur de ses prétentions extérieures : marbre blanc étincelant, gravures d’or sur les murs, pièces rares sous vitrine. Tout me rappelait que seuls les riches pouvaient entrer ici. Bien entendu, ce n’était pas mon cas.

Né dans les solitudes désolées d’une cité misérable, je n’avais jamais connu autant de luxe. Par contre, je connaissais parfaitement le regard de ces jeunes filles qu’on appelait « tournante », les vomissures des alcooliques sur les trottoirs, les seringues des drogués abandonnées dans les cages d’escalier, la décomposition des murs sous la moisissure, mais surtout je connaissais parfaitement ces visages délavés par tant de souffrances, terrorisés par tant de violence, ces regards vides de tout espoir, résolus à l’inévitable.

Mais moi, je ne pouvais me résoudre. Je ne le voulais pas. C’est pourquoi je me suis lancé dans le trafic de la Camélia. Un très joli nom pour la dernière drogue dur. Une simple toxine prélevée sur un crapaud qui était une race en voie de disparition. Aujourd’hui, grâce aux propriétés hallucinogènes de cet amphibien, on trouvait des milliers de clones du dernier survivant. Eh oui ! Il fallait une découverte de ce genre pour que son espèce survive… 

Grâce au pactole que je me suis ramassé, j’avais enfin l’occasion de passer à l’acte.

« Tout est en règle, m’annonça l’hôtesse en refermant mon dossier. Vous allez pouvoir effectuer votre voyage dans une petite heure, le temps d’effectuer les réglages de la machine. »

J’acquiesçais d’un signe de la tête, peu enclin à partager quoique ce soit avec cette blonde rondelette qui n’avait jamais connu les affres de la faim. Je ne pensais qu’à mon objectif.

Il était facile de faire croire à ces friqués que je désirais revoir une dernière fois ma mère morte depuis peu. Il s’agissait d’une raison courante. Beaucoup de riches obtenaient ce voyage pour revoir un disparu, ne serait-ce que quelques heures. Bien qu’on ait inventé la machine à remonter le temps, on était loin de découvrir les secrets de l’immortalité.

J’avais emmené un sac de voyage afin de ne pas éveiller les soupçons, mais mon arme était précieusement cachée dans les plis de ma veste. Malgré une fouille minutieuse, ils ne pouvaient soupçonner sa minuscule existence.

Je suis entré dans la machine. Une simple cabine à l’image d’un ascenseur, le sofa capitonné en plus.

« N’oubliez pas, me rappela mon hôtesse. Jeudi à 15h, vous devez être revenu dans la machine, sinon nous serions obligés de vous récupérer nous-mêmes. »

Je souris. Dans trois jours, ils ne penseront plus à moi. Dans moins de trois jours, je serais débarrassé de ce monde agonisant qui était le mien depuis ma naissance.

Un voile opaque apparu. Un grésillement métallique crépita autour de moi avant qu’une lumière irréelle me rende momentanément aveugle. La blancheur de la lumière s’éteignit progressivement pour laisser apparaître une obscurité épaisse.

Ferme et résolu, j’attendis calmement que la machine s’arrête. Elle sembla se cabrer puis le silence revint. Petit à petit, des ombres se firent visibles. Je pouvais distinguer les battants de la porte. Cette dernière ne tarda pas à s’ouvrir, laissant apparaître une cave des plus banales.

Afin de permettre les voyages dans le passé, les scientifiques avaient prévu un ancrage physique dans tout le 20ème et 21ème siècles : une cave poussiéreuse dans un bâtiment désaffecté. Ils s’étaient arrangés pour que ce vieux bâtiment reste inhabitable durant les deux derniers siècles.

J’allumais ma lampe torche. Je n’avais pas une seconde à perdre. Je devais agir aujourd’hui même. Je me précipitais vers la sortie. Le soleil m’éblouit un moment avant que je puisse reprendre ma course vers mon objectif. Le métro n’étant pas loin, il ne ma fallut qu’une dizaine de minutes pour arriver devant le Mac Do.

Je la vis à travers la vitre. Elle était bien là, comme convenu, prenant son repas avec lui avant de prendre son service. Elle semblait heureuse. Elle pouvait l’être avec la nuit qu’elle venait de passer ! J’avais retrouvé son journal intime. Je savais tout de cette période. Malgré l’emprise de la misère sur sa triste vie, elle avait trouvé l’amour. L’amour avec un grand A comme elle s’était plu à l’écrire. Foutaises ! Vu la suite des événements, elle s’était bien fait avoir. Comme tant de jeune fille de son âge.

Mais tout cela sera bientôt fini. Je ne vais jamais voir la tristesse dans ses yeux, sa descente dans l’enfer de l’alcool. Je ne vais pas non plus voir la détresse de mon petit frère, lui si fragile qui s’est tant attaché à moi.

C’était pour lui que je faisais tout ça. Habituellement, les gens s’y prenaient avec plus de simplicité. Oui mais voilà. Je ne pouvais pas le faire souffrir davantage, lui, le seul être que j’ai jamais vraiment aimé. J’ai su le protéger jusqu’à maintenant mais je ne pouvais plus. J’en étais devenu incapable.

D’un coup de dent, je me décidais à découdre la doublure de ma veste pour y attraper mon arme. Elle était là, au fond de ma main, prête à accomplir ma délivrance. Une fois à l’intérieur, je commandais trois cafés. Discrètement, je la fis tomber dans l’un des gobelets. — Salut ! clamais-je à mes nouveaux amis. Alors, il parait que vous avez vu le dernier Spielberg hier ? continuai-je en disposant mes cafés devant eux.

— Oui ! s’écria t-elle les yeux pétillants. C’était formidable ! Il y avait de ces effets spéciaux ! A vous couper le souffle !

Son compagnon me regarda avec suspicion. Mais je la connaissais bien. Je savais qu’en lançant ce sujet elle en oublierait de me demander qui j’étais. Par réflexe elle porta le gobelet à sa bouche, bu une gorgée tout en continuant avec entrain son monologue.

 Mais le plus beau, c’était l’histoire d’amour. C’était si romantique !

Elle reprit une gorgée, encore et encore. La pilule commençait à faire de l’effet. J’avais des fourmillements dans tout le corps. Les bruits environnant se firent plus étouffés. Ma vision se troubla. J’observais mes mains. Elles commençaient à disparaître.

Elle posa son gobelet. Il était vide. C’est la dernière vision que j’eus avant de disparaitre. Ma mère avait avalé la pilule abortive. Mon suicide était réussi.

 

De Lina Carmen

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12 octobre 2010 2 12 /10 /octobre /2010 19:35

mongolfierePour ceux qui désirent lire les chapitres précédents : chapitre 1, chapitre 2, chapitre 3, chapitre 4, chapitre 5.

 

« - Président Percy, j’ai encore une mauvaise nouvelle à vous annoncer… commença Richie, le bras-droit du Président.

-        Encore ? s’exclama l’intéressé. J’ai déjà bien assez de travail avec les nouveaux travaux d’excavation du pétrole et la recherche de ce voleur de données pour que vous m’en rajoutiez !

-        Désolé… mais il se peut qu’il y ait un lien avec votre pirate informatique.

-        Vraiment ? Pourquoi dites-vous cela ? demanda t-il  avec curiosité.

-        Et bien voilà, un jeune homme des bas-fonds affirme avoir vu un de ses camarades de classe prendre un transporteur vertical.

-        Comment ? Un de ces miséreux a pu se rendre chez nous ?

-        C’est ce qu’il affirme. Mais si ce jeune homme a pu trouver le moyen de monter jusqu’ici, c’est peut-être lui aussi qui nous a volé les plans de l’aérostat. »

 

Le Président se leva de son siège et arpenta la pièce d’un pas décidé. Les sourcils froncés, il réfléchissait.

Richie, gêné d’être porteur de mauvaises nouvelles restait immobile, le suivant du regard. Brusquement, il s’arrêta.

« - Bien, je vais m’en occuper personnellement. Je veux la déposition de ce jeune homme. Et j’espère que le policier qui l’a interrogé a demandé tous les détails ! Je veux tout savoir, nom, adresse, famille, amis, les lieux qu’il fréquente, tout ! Je veux savoir ce qu’il mijote.

-        Et bien… répondit Richie, embarrassé.

-        Quoi encore ?!

-        Il y a un petit souci… Le témoin est assez exigeant. Il n’a pas tout dit…

-        Quoi ?! Mais c’est pas vrai ! Qu’est ce qu’il veut ce morveux ?

-        Il veut étudier chez nous, dans les hauteurs. »

 

Excédé, il frappa rageusement de ses poings le bureau qui trembla sous l’impact. Effrayé, Richie fit un pas en arrière. Il n’était pas bon d’être dans l’entourage du Président lorsqu’il piquait une colère.

« - Et bien, il faudra marchander. »

Il leva la tête vers Richie et lui ordonna, énervé : « - Arrangez-moi un rendez-vous avec ce minable. Faites le venir ici. Je me charge de lui.

-        Bien Président, marmonna t-il.

-        Je veux aussi que vous me fassiez un rapport complet sur ce gamin… Comment s’appelle t-il d’ailleurs ?

-        Arthur Sapin monsieur.

-        Pffuu, en plus il a un nom ridicule, ça promet, » lâcha t-il les dents serrées.

Pensant que tout était dit, Richie bâtit en retraite, laissant le Président Percy ruminer seul ses déboires.

 

 

Arthur était satisfait. Depuis qu’il s’était rendu au commissariat de son père pour exposer astucieusement les renseignements concernant Yan, il entrevoyait un avenir bien différent. Il s’était bien gardé de trop en dire. Il n’était pas si bête. Il savait que sa chance était minime. Il ne devait pas la laisser passer !

 

Il avait appâté les autorités avec la fuite nocturne de Yan dans un ascenseur vertical. Il avait bien appuyé sur le fait qu’il possédait une clé électronique. Ces objets étaient rares. Seul les friqués et les hauts gradés dans la police en possédaient. D’ailleurs ce détail avait eu son petit effet. Le policier avec lequel il s’entretenait, l’avait regardé bizarrement, hésitant entre l’étonnement et la suspicion. Un vol de clé pour ascenseur vertical était une première dans l’histoire de la police. Mais puisqu’Arthur était le fils d’un flic… pourquoi douter ?

 

Mais lorsqu’il avait demandé des précisions sur l’identité de Yan, Arthur avait rétorqué : « Ce sont des informations que je veux communiquer uniquement au Président Percy. »

Bien entendu, son interrogateur avait tiqué. Il avait bien essayé de convaincre Arthur qu’il était impossible de rencontrer le grand chef, rien n’y fit. Il serait une tombe tant qu’il ne lui serait pas présenté. Lorsque le commissaire s’en mêla, Arthur ajouta même qu’il ne dirait rien de plus sans l’assurance du Président qu’il pourrait poursuivre sa scolarité dans une des écoles de la classe dirigeante. Le commissaire avait vraiment paru embarrassé. Ils avaient laissé Arthur seul pendant plusieurs heures.

 

Ces moments de solitude l’avaient quelque peu angoissé. Mais son soulagement fut complet lorsqu’on lui annonça que sa demande était acceptée et qu’il pourrait rencontrer le grand patron le lendemain. Seul ces quelques mots du commissaire lui firent froid dans le dos :

« - Vous prenez un grand risque. J’espère que vous sortirez vivant de cet entretien. »

 

 

Leur projet était en bonne voie. Un vent de liberté soufflait à leurs oreilles. Yan et Sonia n’étaient préoccupés que de la construction de leur aérostat. Yan avait pu déserter les cours pour se consacrer à leur projet. L’absence d’un fils d’ouvrier n’était guère remarquée dans son lycée. Par contre, Sonia était dans l’obligation de faire acte de présence, non seulement en cours, mais aussi auprès de sa mère. Dès que la nuit tombait, elle s’éclipsait adroitement du foyer, ses parents la croyant profondément endormie.

 

Elle se faufilait à travers les ruelles qui surplombaient les bas-fonds de Mornia. Ces petites rues étaient comme des ponts qui s’accrochaient aux immeubles à plus de cinquante mètres de hauteur. Elles permettaient aux piétons, ainsi qu’aux autoélectres, des engins de transport électrique, de circuler facilement entre les sommets. Bien souvent, il fallait traverser un pont afin de rejoindre une autre tour. 

 

La nuit où Sonia devait rejoindre Yan était particulièrement sombre. Le ciel nocturne était dissimulé sous une épaisse couche nuageuse, menaçant la population d’une pluie imminente. Ce n’était pas l’idéal pour leurs travaux. Lorsqu’elle le retrouva enfin, il s’affairait avec le robot devant une console en cours d’élaboration. La machine soudait des composants électroniques à l’aide de ses mains mécaniques. Il n’avait aucune ressemblance physique avec un humain, mise à part les mains. Ce n’était qu’un tronc sur roulettes, surmonté d’un œil infrarouge qui lui permettait d’analyser son entourage et de fabriquer ce que son logiciel lui ordonnait. Après avoir embrassée Yan, elle lui demanda :

 

« —Vous en êtes où ?

    On met en place le tableau de bord ! On assemble le tout : manomètre, altimètre et variomètre.

    Intéressant… répliqua Sonia, mais je n’y comprend rien !

    Et bien, pour faire bref, tous ces instruments vont nous permettre de calculer notre vitesse ainsi que la pression atmosphérique. Grâce à eux, on saura s’il faut lâcher plus d’air chaud ou au contraire, ralentir la cadence.

    Ok et pour le reste ?

    Le robot a terminé l’enveloppe. Regarde, elle est ici. »

 

Yan souleva la bâche et découvrit un amas de polyester dont les différentes parties avaient été cousues entre elles pour former le ballon.

 

« —Bien entendu, ça n’a pas beaucoup d’allure comme ça. Mais souviens-toi de notre maquette. Une fois qu’on aura commencé à envoyer de l’air, elle se gonflera tout doucement et s’envolera.

—Oui mais notre maquette avait mis un temps fou à se gonfler ! Combien de temps crois-tu que ça prendra pour notre aérostat ?

—Tu as raison. Je crois qu’il faudra plusieurs heures.

—Il faudra le prévoir pour notre heure de départ. N’oublie pas qu’on est obligé de partir de nuit à cause de moi. Je ne pourrais jamais m’esquiver dans la journée avec toutes mes affaires. C’est trop dangereux.

—Ne t’en inquiète pas, certifia Yan. Je pourrais toujours venir dans la journée. De toute façon, on peut programmer le robot pour qu’il le fasse lors de notre absence.

—C’est vrai. Donc, que reste t-il à fabriquer ?

—La nacelle et les brûleurs. Il reste encore ces deux choses à monter, sans compter l’assemblage de tous les éléments. Disons que j’en ai encore pour deux jours. Vu que je travaille quinze heures par jours, on va vite avancer ! Mais j’ai l’impression de travailler davantage qu’un ouvrier ! Je fais de la compétition à mon père… »

 

Sonia entoura sa taille de ses bras et lui susurra à l’oreille :

 « —Tu es le plus courageux des garçons que je connaisse. Merci beaucoup. »

 

Mais c’était sans compter sur le climat.

 

Lina Carmen

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