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  • Lina Carmen
  • Auteur avant tout pour la jeunesse, mon roman "L'émeraude oubliée : l'évasion", tome 1 sort en juin 2014, avec les éditions La Bourdonnaye. Les deux autres tomes suivront fin 2014 et en 2015. J'écris aussi pour les adultes avec deux autres roman
  • Auteur avant tout pour la jeunesse, mon roman "L'émeraude oubliée : l'évasion", tome 1 sort en juin 2014, avec les éditions La Bourdonnaye. Les deux autres tomes suivront fin 2014 et en 2015. J'écris aussi pour les adultes avec deux autres roman

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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 17:33

Le squelette endormi

Une enquête d’Etienne Dherbet

 

« Salut Dherbet ! Déjà au boulot ? »

Etienne sourit à Nasser Mayoud. D’un tempérament joyeux, son collègue lui opposait un visage empli de gaieté. Une attitude bien loin de la sienne, lui qui avait la renommé d’être le lieutenant de police le plus taciturne du commissariat.

— J’avais de la paperasse à finir. Je suis venu plus tôt.

— Moi, j’ai eu un mal fou à me lever ce matin. Le petit dernier n’a pas arrêté de pleurer !

— Tu t’es levé pour le calmer ? demanda Etienne, le sourcil relevé par l’incrédulité.

— Nan ! Ça, c’est le rôle de Samira. Mais il fait un tel vacarme que c’est dur de dormir !

Nasser s’était avachi sur son fauteuil, les mains derrière la nuque, tel un vacancier à la plage. Sa nuit mouvementée n’avait pas altéré sa bonne humeur.

Le téléphone sonna.

« Lieutenant Dherbet, j’écoute. Oui… je note… très bien, on arrive. »

Etienne raccrocha et se leva prestement.

— Au boulot Mayoud ! On a un cadavre qui nous attend.

— C’est parti ! Un peu de mouvement finira par me réveiller !

Les deux collègues rejoignirent le parking du commissariat et empruntèrent une voiture électrique. C’était une de ces petites autos que la municipalité avait acquise par souci d’économie. En cette année 2030, le coût du pétrole étant exorbitant, les solutions rentables étaient les bienvenues.

Une fois sur place, les deux policiers s’arrêtèrent devant une vieille bâtisse défraichie encastrée entre deux immeubles. Policiers et pompiers s’agitaient dans un bruissement d’abeilles travailleuses. Une certaine effervescence se dégageait de cette maison à la façade vieillissante. Curieux, Etienne et Nasser se hâtèrent d’apostropher le chef des pompiers.

— Lieutenant Dherbet et Mayoud. Vous pouvez nous expliquer ce qui se passe ?

— Oui, il n’y a pas grand-chose à dire. Mes hommes et moi avons été appelés pour entrer dans cette maison et nous avons retrouvé l’occupant, mort dans son lit.

— C’est un membre de la famille qui s’est inquiété ?

— Non, c’est le propriétaire de l’immeuble de droite. Une de ses locataires s’est plainte d’infiltration. Il a essayé de contacter la victime, en vain. Ne l’ayant pas vu depuis longtemps, ils se sont inquiétés. Ensuite, nous sommes entrés en scène !

— Bien, nous allons voir le cadavre.

— Accrochez-vous bien.

— Pourquoi ? demanda Mayoud. L’odeur est insupportable ?

— Ce n’est pas vraiment ça… disons que c’est assez impressionnant.

— Ah ! J’ai pas envie de voir Dherbet vomir son p’tit déj !

— Arrête tes pitreries et suis-moi, répondit Etienne, impassible.

Dès qu’ils mirent un pied à l’intérieur, une odeur rance et étouffante les pris à la gorge. Des monticules de poussières clairsemaient les meubles tandis qu’un labyrinthe de toiles d’araignées égayaient les plafonds. Les marches grincèrent sous leur pas, soulevant quelques nuages de poussières. A l’étage, un policier leur indiqua la chambre, les abandonnant immédiatement, le nez dans un mouchoir.

L’air vicié les fit suffoquer.

— On peut pas ouvrir les fenêtres ? interrogea Nasser.

— Pas avant que le corps soit emmené. La police scientifique ne va pas tarder.

Etienne s’approcha du lit. Sa stupeur fut complète. Un squelette blanchâtre surmonté d’un pyjama crasseux dormait sur son lit tombal.

— Mais c’est quoi ça ? s’étonna Nasser. Il est là depuis quand ?

— J’en sais rien. En tout cas, ça fait un petit moment qu’il est mort.

Ils en avaient assez vu. Ils décidèrent de sortir afin de respirer au grand air. La police scientifique arriva à ce moment là. Une jeune femme blonde, revêtu de l’équipement de protection indispensable aux membres de la police scientifique, descendit de la fourgonnette. Un homme plus jeune la suivait de près.

— Lydia ! s’exclama Nasser. Tu tombes bien, on a une petite surprise pour toi ! Elle se trouve au premier et à mon avis, tu vas bien t’amuser !

— Nasser Maoud ! Toujours aussi joviale à ce que je vois ! Bonjour Etienne. Si j’ai bien compris, la victime est à l’étage ?

— Oui, dans sa chambre. Si tu pouvais l’emmener rapidement, ça m’arrangerait.

— Bien sûr, Matthias et moi nous en occupons immédiatement.

Les deux médecins les quittèrent, prêts à se mettre au travail.

— C’est quoi le programme maintenant ?

— On attend la juge d’instruction, elle ne devrait plus tarder.

— Ah oui ! Aleyna ! Elle a un peu de retard.

La juge d’instruction, Aleyna Kiliç, une jeune turc aussi compétente que jolie, fit son entrée au moment où Lydia et Matthias sortaient avec le corps.

— Qu’en dis-tu Lydia ? Il est mort depuis combien de temps ?

— Tu as vu son état ? Il est mort depuis plus de dix ans !

— Mais… il s’est décomposé dans son lit ?

— Oui Etienne, tous les indices prouvent qu’il est mort dans son lit, il y a plus d’une dizaine d’années.

Aleyna s’approcha du petit groupe, impatiente de connaitre la situation :

— Bonjour tout le monde, alors qu’est-ce que ça donne ? Je peux voir la victime docteur ?

Lydia défit la fermeture, dévoilant le crâne nu.

— Et bien ! On n’en rencontre pas tous les jours des cadavres comme celui-là ! Vous pensez qu’il a été tué ?

— Tout porte à croire qu’il est mort naturellement. Mais je vais essayer d’en apprendre un peu plus en examinant ces restes.

— Bien. Vous pouvez y aller. Mayoud et Dherbet, ça vous dit une petite fouille ? Il faut qu’on en apprenne un peu plus sur la victime.

— Moi je veux bien, mais avant tout, j’ouvre toutes les fenêtres !

Nasser s’élança à l’intérieur, mettant son projet à exécution tandis qu’Aleyna inspectait les différentes pièces. Etienne s’était attaqué à une commode aux tiroirs profonds, débordant de papiers divers.

Mayoud revint de la cuisine, une grimace sur le visage :

— Pouah ! Tu verrais le frigo, c’est une horreur ! Une vraie culture de moisissures !

— J’ai ici plusieurs factures d’électricité au nom d’Alfredo Perez. Les plus récentes date de 2015.

— 2015 ? Tu veux dire qu’il serait mort depuis 15 ans ?Wouah ! Quelle histoire !

— Ce qui m’intrigue, c’est que l’eau et l’électricité n’ont pas été coupées.

— Oui, et aucun courrier derrière la porte d’entrée, ajouta Aleyna qui venait de faire son apparition dans la salle à manger. C’est assez étrange à vrai dire. Tout indique que cette demeure n’a pas été entretenue depuis longtemps et pourtant on dirait que le courrier a été ramassé.

— Vous voulez dire que quelqu’un serait venu le ramasser ? demanda Etienne à Aleyna.

— Je ne sais pas. Je ne fais qu’exposer les faits. Pour le moment.

— Ou bien… tenta Nasser, c’est peut-être le mort qui a lu son courrier et payé ses factures !

— Restez professionnel Mayoud, le gronda Aleyna. Bon, je vous laisse terminer la fouille, j’ai un premier compte-rendu à rédiger.

Etienne regarda Aleyna s’éloigner. Ses pas emportèrent sa silhouette affinée par des bottes à talons hauts. Elle avait la démarche à la fois élégante et assurée de la femme d’affaire.

— Eh ! T’as fini de la regarder comme ça ? Tu vas finir par baver !

— T’as jeté un œil à l’étage ?

— C’est bon, j’y vais !

Les deux policiers fouillèrent minutieusement toute la maison. Ils avaient l’impression que le temps s’était arrêté en 2015 : les journaux, les dates de péremption, les lettres et les factures, tout laissait à penser que cette vielle bâtisse nauséabonde était devenue la demeure tombale de son propriétaire. Tel un pharaon dans sa pyramide, Alfredo Perez avait fait le grand voyage entouré de ses biens (pas très précieux mais c’était certainement ce qu’il avait de mieux).

— Allons voir Lydia, déclara Etienne.

— Le squelette te manque déjà ?

— Elle aura peut-être des détails à nous donner sur les circonstances de sa mort.

Les résultats ne furent pas très probants. Lydia lui expliqua que le squelette ne lui avait rien appris.

— Il est certainement mort d’une crise cardiaque, dit-elle. Après tout, il avait 76 ans !

— Mais si on l’avait étouffé, pourrais-tu le voir ?

— Peut-être pas mais quand-même, quand on appuie fortement sur le visage ou la trachée, on risque d’y laisser des marques.

— Bien, merci Lydia.

Etienne se dit qu’elle avait peut-être raison. Après tout, on l’avait retrouvé dans son lit, en pyjama. En somme, une très belle mort ! Peut-être meilleure que son existence puisque pendant 15 ans, personne n’avait remarqué son absence. D’ailleurs cette idée était des plus étonnantes. Pourquoi les voisins n’avaient rien remarqué ? Cette indifférence le stupéfiait.

Un coup de fil d’Aleyna réveilla ses soupçons.

« J’ai pensé à son courrier. Je me suis dit qu’il avait peut-être une boîte postale. Pouvez-vous vérifier ? »

L’idée était plausible. Mais dans ce cas, la poste aurait dû remarquer son absence ! Et comment avait-il continué à la financer ?

Lorsqu’ils trouvèrent une boîte postale au nom d’Alfredo Perez, Nasser ne put s’empêcher de lancer, à demi sérieux :

— Tu crois que le mort est sorti pour venir chercher son courrier ?

Etienne interrogea la guichetière :

— Dites-moi mademoiselle, avez-vous déjà vu M. Perez Alfredo ?

— Oh oui ! Il vient tous les lundis et jeudis, à la même heure, pour relever son courrier ! Il est réglé comme du papier à musique !

Etienne et Nasser étaient abasourdis ! Les délires de Nasser allaient-ils se vérifier ? Ce dernier imaginait déjà le squelette, en pyjama, déambuler dans la poste, saluant son entourage d’une main aux phalanges bruyantes. Se réveillait-il parfois pour vaquer à ses occupations quotidiennes ?

— Et… Il ressemble à quoi ? Ne put s’empêcher de demander Nasser.

— C’est un vieil homme de plus de 80 ans. Les cheveux et la moustache blanche. Il marche avec une canne.

— Vous pourriez le reconnaitre ?

— Bien sûr ! Mais qu’est-ce qu’il a fait ?

Ces quelques mots brûlaient les lèvres de Nasser : « Il a commis le délit de mort-vivant ! » Mais cette fois il se retint, par respect pour son collègue dont les sourcils se plissaient sous une concentration soutenu. Il flairait quelque chose, c’était certain ! Mais quoi ? Pour Nasser, cette histoire était inexplicable ! Le compte-rendu à Aleyna ne se fit pas attendre. Quand elle comprit qu’un usurpateur se faisait passer pour M. Perez, elle ordonna qu’un portrait robot soit effectué, que les draps soient analysés et qu’Etienne et Nasser pistent le pseudo M. Perez devant la poste.

Le lendemain, un jeudi matin, armé du portrait-robot établi grâce à la guichetière, Etienne et Nasser attendaient devant l’entrée du bureau de poste. Le temps se déroula lentement dans l’attente impatiente d’un résultat imminent. Malheureusement, la matinée fut vaine.

— A quelle heure vient-il d’après l’employée ?

— A 10h.

— Il est 11h45. Je pense qu’il ne viendra pas. Et tu sais pourquoi ? Parce qu’il est enfermé à la morgue !

— Arrête tes bêtises. Je crois surtout qu’il sait qu’on le recherche.

— Et comment ?

— C’est passé dans tous les journaux. Il sait qu’on a retrouvé le squelette. Il va se méfier.

— Bon, bon… faut trouver autre chose pour le coincer alors…

— Rentrons.

Aleyna reçut les deux policiers avec le sourire. Elle avait quelques informations supplémentaires à leur communiquer. Etienne, toujours affublé de son éternel imperméable démodé, les cheveux brun coupé très court, ses yeux noisettes brillant d’intelligence, entra le premier. Son collègue le suivait de près, d’un pas désinvolte, s’attardant déjà sur l’étude des rayonnages du bureau de la juge.

— J’ai du nouveau ! leur annonça-t-elle. L’analyse des draps révélent que la victime s’est bien décomposée dans son lit. Elle n’a pas bougé depuis 15 ans. On s’en doutait déjà ! Mais j’ai la confirmation que quelqu’un se fait passer pour M. Perez. Son compte bancaire est toujours alimenté par sa retraite et des factures concernant sa maison ont été payées par chèque au nom de M. Perez. Et vous ? Avez-vous vu notre suspect ?

— Non, il ne s’est pas présenté.

— Dommage… mais heureusement, grâce à mes recherches, nous avons une adresse. Un virement automatique d’un montant de 530 euros est effectué chaque mois à l’intention d’un certain M. Kuzc. Ce dernier m’a certifié que c’était pour la location d’un appartement. Je vous envoie immédiatement l’adresse sur vos ordinateurs de poche.

— Bien, nous y allons tout de suite, assura Etienne.

Nasser suivit son collègue. Il s’approcha de son oreille et lui glissa :

« Je te parie qu’il n’y aura personne. Il est coincé à la morgue… »

Etienne sourit. Cette histoire amusait beaucoup Nasser. Mais qu’est-ce qui ne l’amusait pas ?

Quand ils arrivèrent devant la porte de l’immeuble, ils tombèrent nez à nez avec leur suspect. Une valise dans une main, sa canne dans l’autre, il tentait de prendre la fuite…

« M. Perez Alfredo ? »

Incapable de fuir, le vieil homme hocha de la tête en soupirant.

« Veuillez nous suivre, nous aimerions vous interroger. »

Aleyna les attendait derrière son bureau, sa greffière prête à enregistrer la conversation. Etienne avait fait assoir le vieil homme face à la juge. Lui et Nasser attendait, debout, près de la porte.

— Bonjour monsieur. Je suis Aleyna Kiliç, juge d’instruction. Ceci est donc une instruction, je vais vous interroger concernant la mort de M. Perez Alfredo ainsi que l’usurpation de son identité. Avez-vous bien compris ce qu’il se passe ?

— Oui.

— Pourquoi êtes-vous ici ?

— Parce que je me fais passer pour Alfredo.

— Tout à fait. C’est très bien de le reconnaitre.

— Je n’ai pas le choix. J’imagine que vous avez des preuves !

— Oui, plus que suffisantes. Mais tout d’abord, comment vous appelez-vous ?

— Mimoun Benamin.

— M. Benamin, comment avez-vous connu M. Perez ?

— Nous avons été hospitalisé ensemble. Il n’avait pas de famille et je suis devenu son seul ami.

— Pourquoi vous êtes-vous fait passer pour M. Perez ?

— J’étais SDF, sans revenu à 72 ans. Qu’est-ce que vous vouliez que je fasse ? Je n’avais pas beaucoup de solutions…

— Comment est mort M. Perez ?

— Il est mort dans son lit. J’en ai profité pour utiliser sa carte bancaire, sa retraite…

— Mais pourquoi avez-vous continué de payer les frais de la maison de M. Perez ?

— Pour cacher le corps. Si tout paraissait normal, j’avais des chances de continuer à vivre ainsi. Alfredo toujours vivant, qui pouvait soupçonner que ce n’était pas lui ?

— Mais « cacher le corps » comme vous dites, c’est une attitude assez singulière. N’auriez-vous pas autre chose à cacher ?

— Pourquoi ? Qu’avez-vous trouvé d’autre ?

— Je vous demande de répondre M. Benamin, que vouliez-vous surtout cacher ?

— Les journaux ont dit qu’il n’était plus qu’un squelette. Après tout, au bout de 15 ans… Il ne pouvait pas rester grand-chose !

— Nous pouvons y voir beaucoup de choses malgré tout.

— Vraiment ? Vous avez donc vu qu’il est mort d’une crise cardiaque.

— M. Benamin, il vaut mieux jouer franc jeu avec moi. Etes-vous responsable de la mort de M. Perez ?

— Je suis coupable d’avoir usurpé son identité. J’en ai bien profité pendant 15 ans. Je savais que sa finirait un jour. J’ai 87 ans vous savez. Je n’ai plus rien à attendre de la vie et je n’ai plus rien à vous dire.

Aleyna ne put rien en tirer de plus. Mimoun Benamin était muet comme une carpe.

Il fut inculpé pour usurpation d’identité.

— Tu crois qu’il l’a tué ? demanda Nasser à Etienne.

— J’en sais rien. En tout cas, si c’est le cas, il aura brillamment réussit son coup.

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Published by Lina Carmen - dans Texte
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